« La désintégration » : le film qui prédisait la tuerie de Mohamed Merah

L’affaire du « tueur au scooter » a connu un sanglant épilogue, mais le travail d’enquête se poursuit. Mohamed Merah a revendiqué ses actes terroristes sous la bannière d’Al Quaïda, et malgré son profil de « loup solitaire », il est soupçonné d’avoir eu des liens avec Omar « Omsen » Diaby, un membre niçois de Forsanne Alizza (« Les Cavaliers de la Fierté »), le groupe islamiste dissout le 2 mars dernier par Claude Guéant. Pour tenter de comprendre comment ce petit délinquant a pu verser dans la folie meurtrière, nous avons interviewé le journaliste Mohamed Sifaoui, spécialiste reconnu du terrorisme islamiste et coscénariste du film « La désintégration » (sorti le 15 févier dernier), qui relate la montée de l’islamisme radical chez les jeunes de cités. Avec Kamel Laadaili, acteur de ce film, ils nous exposent le processus d’embrigadement de ces jeunes en rupture avec la société.
LPN : Abdelkader, le frère aîné de Mohamed Merah, a été incarcéré à Fresnes. Quelle est selon vous la responsabilité de ce « grand frère » dans la construction du terroriste Mohamed Merah ?
Mohamed Sifaoui : Abdelkader Merah apparaît, selon les premiers éléments relayés par la presse, comme quelqu’un qui aurait probablement joué un rôle idéologique. Dans ce sens, qu’il est quasiment certain que cet individu a conforté son jeune frère dans sa dérive. Il faut rappeler qu’Abdelkader Merah est un salafiste ayant déjà fait parler de lui, sans être mis en cause par la justice, probablement par manque de preuves, dans une affaire d’acheminement de djihadistes en Irak. Il a, en tout cas, le profil de l’endoctrineur et du facilitateur. L’instruction établira très probablement son rôle exact dans cette affaire.
LPN : Un ancien « compagnon » de cellule de Mohamed raconte les visites de son frère et l'islamisation visible de ce jeune délinquant au fil des jours. La prison peut-elle sérieusement être considérée comme un catalyseur de haine pour des jeunes en quête de reconnaissance et en proie à une haine contre l'Occident ?
M.S : Il y a un vrai problème avec l’endoctrinement dans les mosquées. C’est un fait que j’ai eu l’occasion de traiter dans l’un de mes précédents ouvrages « Combattre le terrorisme islamiste/Grasset » paru en 2006. Les prisons françaises sont devenues des ateliers de fabrication d’aspirants djihadistes, en tout cas d’intégristes. Certains jeunes emprisonnés pour de menus larcins, parfois pour de courtes durées, se radicalisent en prison au contact d’individus condamnés pour des faits de terrorisme. Je pense qu’il est nécessaire de prendre cette affaire très au sérieux. Le pouvoir politique se défausse souvent sur les aumôniers, mais en réalité, nous faisons face à un problème sérieux et grave qui ne peut ni ne doit être réglé par des aumôniers ou des imams.
LPN : Plus précisément ?
M.S : Ce problème pose la question relative aux conditions de détention, à la surpopulation carcérale et, d’une manière plus générale, à la nécessité de ne pas mélanger de grands criminels avec des jeunes qui sont au stade de la petite délinquance et qui pourraient, s’ils étaient bien suivis, se réinsérer dans la société. Disons que l’approche française en matière d’incarcération pose un vrai problème qui mérite une réflexion de fond qui dépasse les dogmatismes et les calculs politiciens car, aujourd’hui, on emprisonne pour sanctionner uniquement.
Tous les spécialistes vous diront que souvent des jeunes récidivent après leur sortie de prison. Pourquoi ? Parce que tout simplement l’administration carcérale ne possède pas de grands moyens et parce que l’État n’a pas une politique cohérente en matière de réinsertion. Ce sont les limites des réponses policières et judicaires à tous les problèmes posés dans la société. Je dirais que l’État a aujourd’hui le devoir de prendre ce problème de l’endoctrinement salafiste à bras le corps et de ne pas compter exclusivement sur les gardiens de prisons et sur les aumôniers.
LPN : Le tueur dit qu'il a acheté ses armes grâce à des cambriolages mais en même temps il affirme qu'il a agit pour le compte d'une organisation terroriste. Est-il imaginable qu'Al-Qaïda envoie des hommes sur des actions terroristes sans leur donner de moyens logistiques et donc financiers ?
M.S : Les actions solitaires existent. Al-Qaïda offre avant tout un corpus, un dogme et une légitimation idéologique. Cette nébuleuse offre rarement les moyens logistiques. Il est donc tout à fait plausible que Mohamed Merah ait agi seul, encouragé peut-être par son frère ou commandité par lui, là encore l’enquête le dira, et qu’il ait aussi pris à sa charge le financement de ses opérations meurtrières soit en puisant dans le grand banditisme soit en s’autofinançant grâce à l’économie parallèle qui existe dans certains quartiers.
LPN : Qui est pour vous Mohamed Merah ?
M.S : Pour moi, Mohamed Merah est un jeune français qui n’a pas trouvé sa place dans cette société et qui a été séduit, car fragilisé par sa condition socio-économique et probablement psychologique, par cette idéologie totalitaire qui fait des ravages dans l’esprit de certains jeunes. Le salafisme djihadiste, malgré son caractère extrémiste, fasciste et violent donne un sens à la vie de certains jeunes. C’est la raison pour laquelle on compte des convertis qui sont attirés, eux aussi, par le côté violent et sectaire de cette idéologie qui leur fait croire qu’ils appartiennent à un groupe, à une famille, ils s’appellent d’ailleurs « frères » entre eux.
Cette même idéologie, le salafisme djihadiste, leur fait croire qu’elle les transforme en « justiciers » alors qu’elle fait d’eux des tueurs sanguinaires. Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle donne un sens à leur vie. Ils deviennent, selon eux, des « gens importants » même si leur fin se solde sinon par une mort certaine, tout au moins par un emprisonnement. Pour peu qu’un jeune soit fragilisé, déstructuré et frustré dans un contexte familial difficile, il devient une proie pour des recruteurs qui savent fabriquer, en quelques mois, des criminels comme Merah.
LPN : Il y a une polémique au sujet des services de renseignement. Pensez-vous qu’il y a eu un ratage quelconque ?
M.S : Il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur les services français qui sont certainement parmi les plus compétents au monde en matière de lutte antiterroriste et qui disposent d’un arsenal judiciaire assez complet. D’un autre côté, aucun État ne peut se targuer d’être à l’abri d’une action terroriste. Les failles existent et existeront toujours car les terroristes savent s’adapter au contexte et savent contourner les dispositifs en inventant de nouvelles méthodes.
Néanmoins, je pense objectivement que la polémique a été créée par les politiques et notamment par le ministre de l’Intérieur. Claude Guéant a fait la bourde d’affirmer que Mohamed Merah « était surveillé ». Ce qui est certainement un mensonge puisque s’il était surveillé, les services de la DCRI se seraient rendus compte qu’il avait acheté des armes. Or, un jeune qui se radicalise en prison, qui part au Pakistan et en Afghanistan et qui, ensuite achète des armes, c’est pour passer à l’acte, ce n’est certainement pas pour les collectionner. Il y eut fallu dire que Merah était fiché.
LPN : Pourquoi n’était-il pas surveillé ?
M.S : Le système français est conçu pour démanteler des réseaux et des cellules. Il est ainsi conçu philosophiquement au regard des précédentes affaires. À chaque fois que la France a été visée, c’était soit à travers un terrorisme d’État qui a utilisé des filières terroristes (l’Iran), soit à travers des organisations terroristes régionales libanaises ou algériennes, de type GIA.
C’est la première fois qu’une « action solitaire » est menée, sauf si l’enquête démontre le contraire et prouve que Merah était commandité par un réseau ou par un groupe. Il faut donc désormais remettre à plat un certain nombre de choses et réfléchir. Fallait-il vraiment dissoudre les Renseignements généraux et les polices de proximité au risque de se priver du renseignement de proximité ? Je pense que c’est là l’une des questions qui mériterait d’être posée, en dehors d’un cadre polémique, après la campagne électorale.
Photo : © Capman / Sipa


