Sandra Nkaké : « Nous devons toujours utiliser notre libre arbitre, nous informer, nous indigner, contester ! »

Plus de trois ans après la sortie de « Mansaadi », premier opus à succès, Sandra Nkaké est de retour avec « Nothing for granted ». Douze titres portés par un grain de voix hors du commun, comme autant de petites scènes puisées dans le quotidien, dans ces moments qui font toute la poésie de la vie.
LPN : Votre second album s’intitule « Nothing for granted ». Faut-il comprendre que rien n’est jamais acquis ?
Sandra Nkaké : C’est un album écrit, composé, réalisé et produit à quatre mains avec Jî Drû. Je voulais des chansons qui parlent de l’énergie nécessaire à déployer pour avancer dans la vie. Je voulais parler des choix que nous sommes amenés à faire et qui changent le dessin de notre route.
LPN : Vous parlez de petites scènes de tous les jours qui, mises bout-à -bout, racontent une grande histoire. S’il fallait trouver un fil conducteur entre elles, quel serait-il ?
S.N : Je dirais… la remise en question. Pour écrire nous nous sommes beaucoup inspirés des films de Capra et de Houston dans lesquels les personnages sont toujours face à des choix, parfois difficiles. Mes chansons racontent des destins individuels mais aussi des utopies collectives. La musique traduit l’énergie que les personnages livrent dans ce combat quotidien pour le changement. Chaque jour, tout peut être remis en question.
LPN : Comment vient le besoin, ou l’envie, de raconter telle ou telle histoire ?
S.N : Pour moi, la musique est un médium pour toucher les gens. Ce qui me pousse à écrire c’est cette urgence de raconter des histoires, qui sont une proposition de ma vision du monde et des relations humaines. Nos sociétés sont de plus en plus déséquilibrées et de moins en moins équitables, les peuples un peu partout dans le monde se soulèvent pour plus de liberté, et il nous appartient de toujours rester actifs et « éveillés » pour qu’un meilleur équilibre du monde soit possible. Donc oui, rien n’est acquis, tout peut être remis en question. Nous devons toujours utiliser notre libre arbitre, nous renseigner, nous informer, nous indigner, contester !
LPN : Comment met-on des histoires en chanson ? Comment transforme-t-on des mots en notes ?
S.N : Je ne le sais pas. En fait, cela se fait assez naturellement. Quand l’histoire est là , le sentiment de la chanson qui s’y rapporte induit des mots, des sensations, des paysages sonores et émotionnels. La musique est l’expression de ces émotions et de leurs reliefs.
LPN : L’album oscille entre soul, esprit jazz, et rythmiques plus rock, le tout avec une instrumentation finalement assez minimaliste. Pourquoi ce choix ?
S.N : Nous avons choisi les instruments et leur son pour que la musique soit toujours le relai du verbe et soit au service de la mélodie et de la voix. Chant, mot et musique sont intimement liés et ne peuvent être dissociés. Un album, c’est un instant, en tout cas une tentative de capturer un instant. Pendant un an, nous avons écrit et travaillé ces chansons en ayant toujours à l’esprit qu’elles devaient permettre un voyage au cœur de l’émotion des personnages. Ils se battent, comme nous tous, tous les jours pour essayer de se définir ou redéfinir. Ils essayent de briser les cases et les codes sociaux, culturels, religieux qui les empêchent d’être eux-mêmes et qui les enferment dans des dogmes. Il n’y a pas de volonté de composer dans un style particulier, par contre il y a la certitude de la musique qui correspond à ce que je veux exprimer, et elle a plusieurs saveurs.
LPN : Comment imaginiez-vous le disque à l’origine ? Quels chemins vouliez vous qu’il emprunte ?
S.N : Nous avons d’abord posé le cadre : je voulais des chansons, et je voulais que l’instrumentation soit minimale et au service de la voix. Le cinéma des années 50, la littérature mais aussi la peinture ont été de grandes sources d’inspiration : Franck Capra, John Houston, Terence Malick ou Jim Jarmusch, Matisse, Van Gogh comme Guy de Maupassant et Chester Himes ! Je voulais que l’on puisse passer de moments énergiques voire épiques à des passages plus intimistes. Nous nous sommes laissés guider par chacune des scènes en respectant le cadre fixé au départ.
LPN : On sent un travail marqué pour que se dégagent de chaque titre des ambiances particulières, plus ou moins tristes et mélancoliques, ou plus emmenées, plus virulentes. Là encore, pourquoi ce choix ?
S.N : C’est relié aux histoires, au parcours des personnages. Dans « Mankind », on retrouve le côté épique et théâtral d’un film comme « Brazil ». Dans « Show me the way » et « Same reality », ce serait plutôt un film de Terence Malick. Dans « Skeleton », on est proche de l’univers de Sergio Leone. Tous ces films ont en commun d’aborder des trajectoires intérieures, ils parlent des changements engendrés par les choix que l’on est amené à faire. « You’d better dance » et « Toc toc toc » ressemblent à certaines nouvelles de Chester Himes…
LPN : Finalement, n’est-ce pas là la grande histoire du disque ? Cette alternance entre bons, et mauvais moments. Entre rires et larmes. Entre dépit et rage. L’histoire de la vie, en dents de scie ?
S.N : En prenant le biais de personnages je voulais raconter le combat permanent que nous devons mener pour rester en démocratie, pour proposer une société plus juste, pour essayer de se construire une identité personnelle. Un peu comme dans un film de Kusturica où la vie, la mort, le sang, les larmes, la guerre, la joie, le doute, la paix, la force, l’intuition, la douleur et l’espoir sont entremêlés : c’est la beauté de la vie.
LPN : Outre la tournée récemment entamée, vous avez des projets en parallèle ou à venir ? Des envies, des souhaits ?
S.N : Le souhait de continuer à faire une musique qui me ressemble et qui puisse le plus possible faire voyager ceux qui m’écoutent.
Propos recueillis par Matthieu Bescond
En concert le 28/03 au Cedac de Cimiez – Nice.
Renseignements : 04 93 53 85 95.
Nouvel album « Nothing for granted » (Jazz Village/Harmonia Mundi) disponible depuis le 20/03.
Photo : © Benjamin Colombel


